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Interview éditorial Hugo Rittener

Interview éditorial Hugo Rittener

Artisan automatier

BIOGRAPHIE

  • 2012 Entrée en apprentissage
  • 2012 Début de mon atelier personnel, développé en parallèle grâce à l’acquisition de mes premières machines financées par mes revenus d’apprenti
  • 2016 Fin d’apprentissage, avec une note pratique de 5.6
  • 2017 Prototypiste aux Usines Métallurgiques de Vallorbe
  • 2020 Mécanicien de précision chez CHH Microtechnique, Le Brassus
  • 2022 Entrée chez François Junod
  • 2025 Lancement de mon activité indépendante à temps partiel

PERFORMANCE

L'automatier développe une approche où la rigueur technique rencontre une sensibilité artistique affirmée. Fibre artistique appliquée à la mécanique de précision. Grande polyvalence technique. Expertise approfondie en microtechnique. Solides connaissances en horlogerie. Capacité à piloter des projets complexes intégrant plusieurs savoir-faire

Editor’s FSH

La naissance d’une vocation

1. Vous aviez à peine quinze ans lorsque l’idée de créer des pièces mécaniques artistiques vous est venue. Y a-t-il eu un moment précis, presque fondateur, où la mécanique d’art est devenue pour vous plus qu’un métier : une évidence ?

Lorsque j’étais en apprentissage de polymécanicien, j’ai rapidement constaté que la mécanique et le milieu artistique se côtoyaient très rarement. La mécanique a pour vocation d’être utile, tandis que l’art vise à émerveiller et à divertir.

C’est en jouant à Syberia, un jeu réalisé par Benoît Sokal, dans lequel il faut résoudre un problème d’héritage lié à une manufacture d’automates, que j’ai découvert cet univers fascinant. Dès les premiers instants, ce fut une véritable révélation. J’ai immédiatement compris que c’était dans cette direction que je voulais évoluer : j’avais enfin trouvé un domaine capable de tisser des liens entre la mécanique et la créativité artistique.

Par la suite, le terme de « mécanique d’art » est progressivement apparu dans le milieu horloger et commence aujourd’hui à se démocratiser.

2. À dix-sept ans, vous découvrez le monde des automates. Qu’avez-vous ressenti face à ces objets : fascination esthétique, défi technique, ou révélation artistique ?

J’ai eu le sentiment de découvrir un monde onirique, bien réel pourtant, ici, sur cette terre. Un univers que je croyais réserver à l’imaginaire seul. Aujourd’hui, mon ambition pour le reste de ma vie est de créer des objets que personne n’imaginerait possibles dans la matière. Donner forme à l’improbable, rendre tangible ce qui semblait inexistant.

Le plus beau des sentiments reste celui d’être confronté à quelque chose que l’on croyait irréel… jusqu’au moment où il apparaît sous nos yeux. Cette surprise pure, presque enfantine, semblable à celle d’un enfant découvrant le sapin de Noël.

3. Dans une époque dominée par le numérique, pourquoi avoir choisi un art mécanique presque ancestral ?

J’ai toujours ressenti le besoin de concrétiser mes idées, de toucher les choses, d’avoir la matière entre les mains. La terre a tant à nous offrir que passer ses journées devant un écran me donne le sentiment de me priver de cette richesse. Nous avons la chance de posséder un corps capable de transformer la matière et de donner forme à des objets issus de notre imagination. Je me sens extrêmement privilégié d’être né en Suisse, à notre époque, entouré d’artisans extraordinaires.

Je veux vivre de choses concrètes. Et quoi de plus profondément humain que de consacrer des milliers d’heures à fabriquer des objets qui, sur le papier, peuvent sembler inutiles, mais qui prennent tout leur sens face à l’émerveillement et à la curiosité qu’ils suscitent chez ceux qui les découvrent.

Le geste et la matière

4. Vous réalisez toutes les étapes vous-même : conception, usinage, assemblage. Quelle phase est la plus déterminante pour qu’un automate “prenne vie” ?

C’est là que réside toute la complexité de ces objets : chaque étape est essentielle. Un automate forme un tout. Si la conception présente des lacunes, il ne sera pas pérenne ; si l’esthétique est bâclée, il ne sera pas désirable ; et si les pièces sont mal fabriquées, il ne fonctionnera tout simplement pas.

CFC blanc avec Hugo Rittener, automaticien.

5. Dans un auto

mate, qu’est-ce qui est le plus difficile à maîtriser : la précision mécanique ou l’illusion du mouvement vivant ?

L’illusion du mouvement relève d’une dimension profondément artistique. Elle exige une capacité à observer et analyser la nature qui nous entoure, puis à la traduire en un mouvement animé par des mécanismes. Je pense qu’aujourd’hui, cet art s’enseigne difficilement de manière purement théorique. Il s’agit avant tout d’un véritable savoir-faire, qui se développe par l’expérience et la pratique.

6. Les automates reposent souvent sur des systèmes de cames. Qu’est-ce qui rend ces mécanismes si fascinants pour un mécanicien de précision ?

Les cames sont fantastiques, c’est l’ancêtre de l’ordinateur, on n’a pas pu faire mieux en mémoire mécanique. Ce sont les pièces maîtresses de l’automate. Vu de l’extérieur, ce qui les rend magiques, c’est la difficulté à comprendre leur fonctionnement. Elles ont la capacité de transmettre une multitude de gestes rien que dans une seule pièce.

7. La beauté d’un mouvement mécanique est souvent invisible pour le spectateur. Comment traduire cette complexité en émotion visuelle ?

L’automate est souvent composé de deux parties distinctes : une partie visible, qui suscite l’émotion, et une partie invisible, qui œuvre à la créer. Cette dernière, bien que souvent la plus complexe et la plus essentielle, correspond au mécanisme. À l’époque, celui-ci était généralement dissimulé. Dans mes créations, je souhaite lui redonner le prestige qu’il mérite et le mettre en lumière, comme dans Le Majordome.

L’héritage des métiers d’art

8. Des régions comme Sainte-Croix ou la Vallée de Joux ont forgé une culture unique de la mécanique d’art. En quoi ces lieux ont-ils façonné votre regard et votre pratique ?

Bénéficier de la proximité d’artisans hautement qualifiés constitue un levier déterminant. Cette dynamique collective nourrit une véritable synergie et renforce ma volonté de contribuer activement à l’histoire de la mécanique d’art de ma région. Une ambition qui guide mon travail au quotidien.

9. Pensez-vous que les automates appartiennent davantage au monde de l’horlogerie, de la sculpture… ou à un territoire artistique totalement à part ?

Je ne pense pas pouvoir prendre parti : c’est un métier qui ne connaît pas de limites. Certes, le point névralgique demeure le fonctionnement, reposant sur un mouvement entièrement mécanique, basé sur des composants horlogers dans le cas des automates d’art. Mais un automate restera toujours le fruit d’une symbiose entre plusieurs savoir-faire.

L’atelier, laboratoire de rêves mécaniques

10. Vos plans couvrent les murs de l’atelier. À quoi ressemble la naissance d’un automate : commence-t-elle par un dessin, une idée narrative ou un mécanisme ?

Un automate naît toujours d’une inspiration. Ce qui me passionne, c’est de penser que chaque création prend forme à partir de quelque chose que l’on ne parvient pas encore à expliquer. Viennent ensuite les croquis, beaucoup de croquis. Pour donner naissance à un objet poétique, l’idée artistique doit primer : le mécanisme doit s’y adapter, et non l’inverse, afin de préserver la magie.

11. Vous collaborez avec d’autres artisans pour certaines finitions. L’automate est-il finalement une œuvre collective ?

Je réalise 90 % des composants, ainsi que l’intégralité du développement et des finitions, car les objets que je propose sont directement liés à mes compétences.

Un automate est généralement le fruit d’un travail collectif, en raison de la diversité des savoir-faire qu’il mobilise. C’est d’ailleurs ce qui fait sa valeur : réunir des disciplines qui ne sont pas naturellement destinées à cohabiter au sein d’un même objet et qui plus est en mouvement rend chaque défi particulièrement passionnant.

Le temps, matière première de l’automatier

12. Votre automate écrivain vous a demandé plus de 500 heures de travail. Comment vit-on ce rapport presque méditatif au temps ?

J’ai fabriqué deux automates écrivains : un autoportrait, qui m’a demandé 500 heures de travail mais qui n’écrit pas réellement, ainsi qu’un androïde à l’image de Vincent van Gogh, réalisé en 1 500 heures. C’est un métier dont le rapport au temps échappe aux standards : un projet s’étend facilement sur plusieurs mois, voire plusieurs années. Le temps ne peut pas être compressé, car la majorité des opérations ne sont pas optimisables. C’est sans doute aussi ce qui en fait la valeur.

13. À quel moment savez-vous qu’un mécanisme est “juste” et qu’il ne faut plus y toucher ?

Une fois les derniers réglages accomplis et l’automate éprouvé sur des centaines de cycles, il faut savoir poser les outils. Cesser d’intervenir. Faire confiance. C’est là que réside la véritable difficulté : accepter la fin du geste, pour laisser place à une autre forme de vie. Celle où l’automate ne nous appartient plus tout à fait et commence son existence d’adulte.

L’émotion mécanique

14. Quelle est l’émotion ressentie lorsque l’automate de Van Gogh a enfin écrit son nom ?

Une émotion presque indicible. Cet automate portait en lui une charge symbolique immense. Depuis ma découverte de cet univers, je m’étais fait une promesse silencieuse : créer, un jour, mon propre automate écrivain. Et puis, à cet instant précis, lorsqu’il a tracé sa toute première signature, le temps s’est suspendu. Tout le chemin parcouru a resurgi d’un seul mouvement, les doutes, les heures, les gestes répétés. Ce n’était plus seulement un mécanisme en action, c’était l’aboutissement d’une quête. Un moment d’une intensité rare, profondément émouvant.

L’avenir des automates

20. À l’ère de l’intelligence artificielle et de la robotique, quelle place peut encore occuper l’automate mécanique traditionnel ?

À mesure que l’évolution humaine se dirige vers des réalités de plus en plus impalpables, le besoin de concret ne fait que grandir. Un objet capable de raconter une histoire en s’animant par lui-même, sans aucune force externe, a toujours relevé de la magie et le sera d’autant plus lorsque son fonctionnement deviendra totalement insaisissable pour le regard contemporain.

Certains observateurs cherchent le fil électrique censé alimenter l’automate. Et à cet instant précis, on sait que l’émerveillement est proche : il suffit alors de révéler que tout repose sur un simple mouvement de clé pour que la magie opère pleinement.

21. Pensez-vous que cet art puisse connaître un renouveau auprès des jeunes générations ?

Oui, je pense que cet art en est encore à ses prémices. Il a été remis au goût du jour par de grands noms comme François Junod, Nicolas Court et d’autres, mais ce n’est, à mon sens, que le début.

C’est un métier qui possède un véritable avenir, notamment dans l’horlogerie et la joaillerie. Il permet de proposer des objets uniques, à échelle humaine, porteurs de sens et d’émotion.

Sur les salons horlogers, lorsqu’une manufacture présente un automate, l’effet est toujours singulier : il attire, intrigue, et suscite une émotion immédiate.

22. Quel rêve mécanique n’avez-vous pas encore concrétisé ?

Des milliers, je n’en suis qu’au début. J’espère de tout cœur pouvoir partager, tout au long de ma vie, des projets poétiques avec des personnes formidables.

Portrait en mouvement

23. Si vous deviez vous représenter vous-même sous forme d’automate, quel mouvement choisiriez-vous pour vous décrire ?

C’est une très bonne question, je pense que ce serait un automate dans un esthétisme Art nouveau, en bronze et en verre. Cet automate fera tout le temps quelque chose de différent. C’est dans ma nature de vouloir toujours innover et découvrir d’autre chose.

24. Existe-t-il un personnage historique ou artistique que vous rêveriez d’animer mécaniquement ?

Imaginer un automate inspiré de Magritte serait fascinant. Entre jeux de trompe-l’œil et poésie de l’absurde, son univers offrirait un terrain d’expression riche et inattendu. Ce serait un super combo pour un automate.

25. Et enfin : dans votre vocabulaire, le mot « concrétiser » semble essentiel. Que signifie concrétiser un rêve lorsqu’on est artisan ?

Oui depuis toujours, je n’ai jamais trop attendu avant de mettre la main à la pâte. Je pense que le mot concrétiser pour un artisan est gravé dans son ADN. Les rêves pour ma part sont mes projets futurs, mes envies, ma ligne de vie.

L’avenir professionnel

26. Votre rêve est-il de devenir à cent pour cent indépendant et de créer des automates uniques pour des amateurs et collectionneurs sensibles à la poésie de la mécanique ?

Bien entendu, j’ai toujours rêvé de voler de mes propres ailes. Mais cela ne signifie pas travailler seul dans son coin : je tiens à collaborer avec d’autres ateliers et à entretenir une véritable solidarité entre artisans, c’est ainsi que l’on devient plus fort.

Pour l’instant, je dois trouver des clients et des partenaires afin de concrétiser des projets, et ce n’est pas chose simple en début de carrière, surtout dans un métier où chaque création demande un investissement considérable en temps. Il faut trouver les premières personnes prêtes à faire confiance.

J’ai néanmoins la chance de pouvoir déjà travailler à temps partiel et de bénéficier de cette opportunité. Je suis convaincu que les bonnes portes s’ouvrent au bon moment.

27. Si un collectionneur vous demandait aujourd’hui un automate sur mesure, comment se construirait ce projet et quels délais faut-il envisager pour une pièce unique ?

Avant tout, il faut établir un cahier des charges en fonction des envies du client. Je réalise ensuite des croquis esthétiques ainsi que des maquettes volumiques. Sur cette base, je peux avancer une estimation des délais. Un projet est avant tout un échange entre l’artisan et le client, et il peut évoluer en cours de route. Chaque création est différente, chaque projet est unique.

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LA MONTRE HISTOIRES ET SAVOIR-FAIRE
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LA MONTRE : Audemars Piguet

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