Interview Laura Mongeni
Experte en gemmologie et joaillerie
Editor’s FSH
1. Parcours et vocation
• Comment êtes-vous arrivée à la gemmologie et à l’expertise de bijoux ? Y a-t-il eu un déclic, un objet ou une rencontre fondatrice ?
Mon père était passionné de ventes aux enchères et, très tôt, je l’ai accompagné dans cet univers. C’est ainsi que j’ai commencé à éduquer mon regard, en observant les bijoux, les pierres et les montures, fascinée par cette « miniaturisation de l’art » autant que par les prouesses de la nature.
Je garde un souvenir précieux : une paire d’épingles à cravate de la fin du XIXe siècle, ornées d’améthystes facettées, dont l’une présentait des inclusions en « zébrures ». Elles me captivaient déjà, bien avant que j’en comprenne la signification gemmologique, signe d’une vocation naissante.
Plus qu’un déclic, c’est cette immersion précoce dans l’univers des enchères et du bijou qui m’a naturellement conduite vers la gemmologie, puis vers l’expertise.
• Votre formation est singulière : droit, histoire de l’art, gemmologie et gestion de patrimoine. En quoi ce croisement de disciplines nourrit-il votre regard d’experte ?
Ces disciplines ont un point commun : elles sont toutes au service du client et exigent une grande rigueur.
L’expertise ne consiste pas simplement à attribuer une valeur à un objet, mais aussi à en raconter l’histoire, à le replacer dans son contexte artistique, à comprendre sa place sur le marché et à identifier les enjeux juridiques ou patrimoniaux qui l’entourent.
Mon parcours pluridisciplinaire me permet cette approche transversale. J’ai accompagné des clients sur leur patrimoine « classique » ; aujourd’hui, beaucoup souhaitent le même niveau d’expertise pour leur patrimoine joaillier. Cette double compétence me permet de les guider avec une vision technique, historique et patrimoniale, et surtout de les rassurer.
• Après quinze ans dans ce métier, qu’est-ce qui continue à vous surprendre ou à vous passionner au quotidien ?
Après quinze ans de métier, je ressens toujours la même émotion au contact d’un bijou. Je n’ai pas vraiment l’impression de travailler : c’est une curiosité permanente qui grandit avec les années. Chaque objet est une découverte, avec une histoire souvent plus riche que ne l’imaginent ses propriétaires.
J’aime particulièrement ces moments où l’enquête permet de redonner une identité à un bijou dont l’origine s’est perdue. L’expertise prend alors une dimension profondément humaine. Ce qui me motive, c’est aussi d’apporter des réponses claires dans un univers souvent perçu comme réservé aux initiés : éclairer, expliquer, transmettre et accompagner.
2. Le métier d’experte, concrètement
• Quand quelqu’un vous confie un bijou, par où commence votre travail ? Quelles sont les premières choses que vous observez ?
Aussi étonnant que cela paraisse, le premier sens que je sollicite n’est pas la vue, mais le toucher. Je prends le bijou en main, je le soupèse : sa densité, son équilibre et sa texture livrent déjà de précieuses informations et permettent d’apprécier la qualité du sertissage.
Vient ensuite l’observation à l’œil nu, envers et revers compris : un bijou de qualité est souvent aussi soigné au dos qu’en façade.
Ce n’est qu’après cette approche instinctive que la loupe entre en scène, pour explorer les détails invisibles : poinçons, traces d’usure et caractéristiques des pierres. Chaque étape en dit un peu plus sur le bijou.
• Au-delà des matières et des pierres, un bijou porte aussi son histoire. Quelle place tient cette dimension dans une estimation ?
La dimension historique peut représenter une part infime de la valeur d’un bijou… ou en constituer l’essentiel.
Dans l’univers des métaux et des pierres précieuses, la traçabilité est fondamentale. Connaître l’origine des pierres, le créateur ou les propriétaires successifs peut considérablement influencer l’estimation : un même objet ne raconte pas la même histoire selon qu’il est anonyme ou documenté.
L’exemple de Suzanne Belperron est révélateur. Cette créatrice de génie, née en 1900 dans le Jura, a développé un style immédiatement reconnaissable, porté par Wallis Simpson ou Karl Lagerfeld. Ses créations ne sont pourtant pas ornées des pierres les plus rares : leur valeur tient avant tout à la force du dessin et à l’empreinte laissée dans l’histoire du bijou.
Le marché récompense ainsi une vision et une créativité qui traversent les époques. C’est pourquoi l’histoire d’un bijou est parfois aussi précieuse que les matières qui le composent.
• Quelle est la différence entre la valeur marchande, la valeur d’assurance et la valeur sentimentale d’une pièce ? Comment l’expliquez-vous aux gens ?
C’est une question qu’on me pose souvent : contrairement à ce que l’on imagine, un bijou n’a pas une valeur, mais plusieurs.
La valeur sentimentale est souvent la plus importante aux yeux du propriétaire et pourtant la seule qui ne puisse être chiffrée, car elle est liée aux souvenirs.
Vient ensuite la valeur de marché, qui établit une estimation objective à un instant donné. Utile pour un partage successoral, un divorce ou une vente, elle reflète ce que le marché est prêt à payer dans les conditions actuelles.
Enfin, la valeur d’assurance ne mesure pas ce que vaut le bijou aujourd’hui, mais ce qu’il coûterait à remplacer en cas de sinistre, même si certains bijoux demeurent, par définition, irremplaçables.
Les clients comprennent bien ces distinctions dès lors qu’on leur explique simplement que les enjeux diffèrent : vendre, partager, assurer ou transmettre ne mobilisent pas la même valeur de référence.
• Quels sont les indices — poinçons, signatures, qualité des pierres — qui font grimper la valeur d’un bijou ?
Il n’existe pas un seul indice qui fasse grimper la valeur d’un bijou, mais un ensemble de critères combinés.
Le bijou reste un objet de parure lié aux effets de mode : certains styles ou créateurs sont recherchés à un moment, puis retombent avant de revenir sur le devant de la scène.
Les poinçons constituent un premier indicateur essentiel : ils garantissent la nature du métal, et les poinçons de maître permettent d’identifier le fabricant. Discrets et sans fonction décorative, ils peuvent pourtant faire varier considérablement la valeur d’une pièce.
L’exemple de Georges Lenfant, maître chaîniste du XXe siècle qui a travaillé pour Cartier, Van Cleef & Arpels, Mellerio, Mauboussin, René Boivin ou Hermès, est parlant : son poinçon est aujourd’hui un véritable gage de qualité.
La signature d’une grande maison compte aussi, mais la qualité des pierres — provenance, couleur, pureté, taille et poids — demeure l’un des critères les plus importants. Au final, la valeur résulte toujours d’un faisceau d’indices : fabrication, signature, poinçons, état de conservation, gemmes, provenance et rareté.
3. Conseils au public
• Beaucoup gardent des bijoux de famille au fond d’un tiroir sans en connaître la valeur. Quel premier réflexe leur conseilleriez-vous ?
Mon premier conseil est simple : ne jamais rester sans savoir ce que l’on possède.
Je rencontre régulièrement des personnes qui conservent des bijoux depuis des années sans jamais s’être interrogées sur leur nature ou leur valeur. Pourtant, se renseigner n’engage à rien, mais peut parfois tout changer.
Comme le dit souvent mon fils : « On n’a pas de réponse aux questions qu’on ne pose pas. » Un simple renseignement peut révéler qu’un bijou oublié possède une valeur insoupçonnée.
Au-delà de l’aspect financier, savoir ce que l’on détient permet aussi de mieux transmettre, assurer et protéger son patrimoine. La curiosité est souvent le premier pas vers de belles découvertes.
• Comment reconnaître une bonne experte, et pourquoi son indépendance est-elle importante ?
Pour moi, l’une des qualités essentielles d’une bonne experte est son indépendance : c’est elle qui garantit son impartialité.
Une experte n’achète ni ne vend les objets qu’elle examine. Son rôle est d’informer, d’expliquer et de valoriser l’objet le plus justement possible, aux côtés des propriétaires comme des futurs acquéreurs, afin que chacun puisse décider en toute connaissance de cause.
Cela favorise des transactions éclairées et transparentes, et contribue à instaurer la confiance, qui demeure la pierre angulaire du métier.
4. Transmission et avenir
• Au fond, qu’aimeriez-vous transmettre à travers votre travail d’experte ?
Ce que j’aimerais transmettre, c’est avant tout de la confiance : la confiance dans la connaissance de ce que l’on possède, mais aussi la sérénité de ne jamais se retrouver démuni face à une transmission, un partage ou une succession.
Un bijou n’est jamais un simple objet. Je pense à une cliente qui conserve dans un coffre les bijoux offerts par son époux, qu’elle ne porte plus, mais dont elle ne se séparera jamais de son vivant. Les avoir fait expertiser permettra à ses descendants de comprendre ce patrimoine, son histoire, sa valeur et les choix qui s’offriront à eux.
J’aime l’idée que l’expertise s’inscrive dans cette chaîne de transmission. Nous ne sommes finalement que des passeurs, entre ceux qui ont possédé ces bijoux hier, ceux qui les conservent aujourd’hui et ceux qui en hériteront demain.
• Quels sont vos projets concernant votre service d’expertise, les événements ou les collaborations à venir ?
Mon ambition reste inchangée : aller à la rencontre des propriétaires de bijoux et leur donner les clés pour préserver, transmettre ou apprécier ce patrimoine.
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